Traditions religieuses et droits de l’Homme

Les droits de l’Homme tels qu’ils sont formulés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, les pactes fondateurs ainsi que dans les multiples traités généraux et spécifiques ou les grandes Conférences mondiales, notamment celle de Vienne (1993), et tels qu’ils sont réaffirmés dans les diverses Conventions régionales, considèrent la liberté de conscience, de conviction et de religion et la liberté de leurs expressions au niveau individuel et collectif comme des droits individuels absolus. De ce fait, ces libertés participent de la fondation de l’irréductible humain. De leur côté, les religions affirment majoritairement leur soutien aux droits de l’Homme et reconnaissent avoir contribué, par leurs valeurs et leurs enseignements, à l’éclosion de l’éthos et l’esprit qui sont à la base des normes internationales en matière de droits humains. C’est le cas notamment du bouddhisme et du protestantisme qui considèrent la liberté de religion et de conscience parmi leurs valeurs fondatrices. Et si la tradition juive affirme les avoir toujours reconnues, le catholicisme, et après deux siècles de condamnation et d’hostilité à l’égard de la formulation moderne des droits de l’Homme, a fini, dans le sillage de l’encyclique « Pacem in Terris » (1963) et le tournant théologique que constitua le Concile Vatican II, par s’engager en faveur de leur défense et leur promotion. Quant à l’islam, et malgré les dérives sectaires qui se manifestent en son sein notamment en temps de crise, il met de plus en plus en exergue le message de respect et de tolérance que prône le Coran à l’égard des autres religions. Bien qu’ayant grandement progressé sur la voie de l’universalisation des droits de l’Homme et leur appropriation par les diverses traditions religieuses, le processus est loin être achevé. Dans de nombreuses régions du monde, des violations systématiques de ces droits sont perpétrées au nom de convictions religieuses. Il arrive aussi que les religions soient instrumentalisées par des pouvoirs politiques pour contester la légitimité culturelle et l’universalité de tel ou tel doit humain. Par ailleurs, en déstructurant les formes de vie traditionnelles dans de vastes zones du globe, les chocs de la globalisation techno-économique participent d’une balkanisation politico-culturelle des ensembles constitués. Aussi, beaucoup d’hommes et de femmes marginalisés, ghettoïsés et discriminés perçoivent-ils dans ce processus l’expression d’une universalisation sans âme et tentent de s’en protéger en se réfugiant dans des univers culturels clos, réfractaires au pluralisme et à l’échange. Ce qui ne manque pas de provoquer des tensions accrues entre les traditions religieuses et les droits de l’Homme. Face à de telles tensions, les représentants des diverses traditions religieuses et les défenseurs des droits de l’Hommes (an niveau des Etats, des organismes onusiens ou des sociétés civiles) sont appelés à se mobiliser pour œuvrer à une meilleure articulation entre religions, courants de pensée et droits de l’Homme. Le Forum de Marrakech sera l’occasion de prendre à bras le corps des problématiques clivantes pour développer les éléments d’un consensus indispensable pour le vivre-ensemble de l’humanité. Notons parmi ces problématiques : - Comment résoudre les différences de conceptions relatives aux relations individu/société qui furent à la base de nombreuses objections culturelles à l’égard de la perception de la personne véhiculée par la formulation moderne des droits de l’Homme ? - Quelles réponses apporter aux dérives sectaires et aux diverses formes d’instrumentalisation des religions qui mettent en causes les droits humains, l’intégrité physique et morale des personnes, notamment les femmes et les enfants ? - Comment inciter les autorités religieuses à œuvrer dans le cadre de leurs traditions respectives pour ouvrir des chantiers herméneutiques et mener des réflexions créatives dans la perspective d’une harmonisation qui, tout en gardant les différences et la richesse du patrimoine spirituel de l’humanité, ordonnent le multiple et réconcilient les convictions religieuses avec les principes universels des droits de l’Homme ? - Comment résoudre les conflits que provoquent les évolutions des sociétés contemporaines entre l’exercice de droits humains et les questions relevant de la morale ou de l’éthique, tels que le libre choix de la maternité pour les femmes, l’orientation sexuelle des individus ou l’égalité de genre ? - Comment garantir les droits des minorités religieuses et ceux de toute personne à jouir de la liberté de conscience, à construire librement son identité et à exprimer sa pensée dans le respect des pensées et des croyances des autres ? - Comment articuler liberté d’expression et de pensée dans son rapport au sacré ? Et comment répondre aux revendications de plus en plus fortes d’institutions religieuses et/ou politiques qui réclament un « droit des religions » ? - En quoi la réconciliation sincère et profonde des diverses traditions religieuses avec les droits humains, contribuerait-elle à un meilleur dialogue des religions, à la paix et à un vivre- ensemble harmonieux de l’humanité ?